LIVRE 5
BHAGAVATA-PURANA - LIVRE
5
Le roi :
- « Comment Priyavrata, ce serviteur de Bhagavat, qui trouvait sa joie en
lui-même, put-il se plaire à la vie de chef de maison, laquelle produit le lien
des œuvres et l’oubli de soi-même.
C’est pour moi le
sujet d’un doute grave, ô brâhmane, qu’il ait pu, avec une femme, une maison et
des enfants, atteindre à la perfection et tenir son esprit constamment fixé sur
Krishna ! »
- « Qui pourrait, sans l’appui du
Seigneur, imiter les hauts faits de Priyavrata qui, dissipant l’obscurité de la
nuit, a creusé les sept océans dans les sillons tracés par les roues de son
char ?
C’est lui qui en
distribuant les fleuves, les montagnes et les forêts, a donné une forme à la
terre ;
Et qui en distinguant
les continents les uns des autres, a posé à chacun sa limite, pour que les
êtres y vivent heureux.
C’est lui qui, plein
d’affection pour les serviteurs dévoués de Purucha, a regardé comme égale à
l’enfer, la grandeur, le fruit de l’attachement aux œuvres, dont on jouit sur
la terre, dans le ciel et parmi les hommes. »
Les rîchis :
- « Tu mérites toujours, ô le plus respectable des êtres, l’hommage de Tes
serviteurs ;
Adoration !
Adoration !
Telle est la seule
prière que nous aient apprise les maîtres vertueux.
Eh !
Comment l’homme qui,
préoccupé par les transformations des qualités de la Nature, et ne sentant que
sa dépendance, pourrait-il, à l’aide de paroles, d’images et de figures impuissantes,
décrire la Forme du
bienheureux Seigneur
qui est au-dessus de
la Nature et de l’Esprit ?
Il ne peut que
prononcer le Nom de ce trésor unique des excellentes et heureuses qualités
faites pour effacer les péchés de tous les êtres.
Le culte que Tu
aimes, Bienheureux Seigneur, ce sont les paroles entrecoupées que la tendresse
arrache à Tes esclaves ;
Ce sont l’eau, les
rameaux purs, la Tulasi, et les tiges de Dûrvâ qu’ils T’offrent avec respect.
Mais nous ne croyons
pas que le sacrifice même qui se célèbre ici avec les nombreuses cérémonies
dont il est chargé, puisse être le but de Tes désirs.
Car Tu réunis en
Toi-même tout ce qui fait l’objet des vœux que les hommes ne cessent de former
dans chaque cérémonie.
Le sacrifice, ô
bienheureux Seigneur, est un culte qui ne convient qu’à ceux qui conçoivent des
espérances vulgaires.
Dans Ta pitié infinie
pour les insensés qui ignorent Ta félicité suprême, ô Toi qui es le premier des
Esprits, ne viens-Tu pas,
afin de leur faire
partager Ta grandeur qui est la délivrance,
de leur apparaître
ici comme un simple mortel,
de Toi-même, et sans
être appelé ?
C’est déjà pour nous
une faveur, ô le plus respectable des Dieux,
que le plus libéral
de tous les êtres ait apparu,
pendant le sacrifice
du rîchi des rois, aux yeux de ses adorateurs.
L’énumération de Tes
nombreuses qualités,
ô Toi dont les vertus
sont incessamment reproduites par les sages,
est la voie unique du
bonheur pour les solitaires en qui le feu de la science, excité par le
détachement, a consumé toutes les fautes,
et qui, s’assimilant
presque à la nature, trouvent leur joie en eux-mêmes.
Dis-nous toutefois
ces noms, images de Tes qualités, qui effacent toutes les fautes, même pendant
cette de vie de douleur et de mort ;
Car des causes
misérables, comme un défaut de prononciation, la nécessité d’éternuer ou de
bâiller, une chute, une position incommode, peuvent nous mettre dans
l’impossibilité de les réciter.
Désireux d’avoir de
la postérité, ce rîchi des rois t’implore, ô Maître des biens de ce monde, du
ciel et du salut, dans l’espoir d’obtenir un fils qui lui ressemble ;
Animé par ce motif,
il est comme le pauvre qui va demander une paille de riz à un homme opulent.
Qui peut, en effet,
sans vénérer les sages, échapper ici-bas à Ton invincible et impénétrable Mâyâ,
sauver son esprit de ses chaînes, et son âme de la violence empoisonnée des
objets extérieurs ?
Ah ! Puisque
t’appelant ici, ô Toi qui ne fais que de grandes choses,
nous avons, par
l’effet de notre folie et de nos désirs,
insulté un Dieu,
daigne, ô chef des
Dêvas,
avec cette égalité
d’âme que tu as pour les êtres,
pardonner cette faute
à des ignorants. »
Richabha :
- « Non, le corps de l’homme n’est pas fait pour ces misérables plaisirs
que partagent ici-bas avec lui les animaux les plus vils ;
Elle est divine, ô mes
enfants, la pénitence qui, purifiant notre nature, nous assure l’éternelle
félicité du Brahman.
Le culte des grands
hommes est, on l’a dit, la porte de salut ;
Le commerce des
hommes livrés aux femmes est celle des ténèbres :
- Les grands hommes sont ceux qui possèdent
l’égalité d’âme, qui sont calmes, exempts de colère, bons et vertueux.
Ce sont encore ceux
qui, n’ayant d’autre but que leur affection pour le Seigneur bienheureux, n’éprouvent
d’attachement ni pour ceux qui ne songent qu’à leur corps, ni pour la vie de
maître de maison, avec une femme, des enfants et des richesses, et qui ne sont
dans le monde qu’autant qu’il en est besoin.
En effet, l’homme
commet des fautes par inattention, lorsqu’il trouve du plaisir aux jouissances
des sens ;
Elle n’est pas bonne,
croyez-moi, la cause d’où le corps, cette source de maux, tire l’existence dont
il est privé par lui-même.
La dégradation
produite par l’ignorance existe tant que l’homme ne se sent pas le désir de
connaître la nature de l’esprit ;
Autant durent les
œuvres, autant dure le cœur, fruit des œuvres, d’où naît pour l’esprit le lien
du corps.
C’est ainsi que quand
l’ignorance enveloppe l’esprit, l’action tient le cœur sous sa
dépendance ;
Tant que l’homme ne
met pas sa joie en Vâsudêva, il n’est pas affranchi de son union avec le corps.
Lorsque se trompant
sur son véritable but, il ne reconnaît pas, par la vue de la science, combien
peu est réelle l’action des qualités,
privé aussitôt de
mémoire, il embrasse dans son ignorance la vie de maître de maison,
où il jouit des
plaisirs des sens et où l’attend la douleur.
L’union de l’homme
avec la femme est pour l’un comme pour l’autre ce que l’on appelle le lien du
cœur ;
C’est par elle qu’à
la vue de sa maison, de sa femme, de ses enfants et de ses richesses, l’homme
éprouve le sentiment erroné du moi et du mien.
Quand ce lien qui est
le cœur, lien solide et que resserrent les œuvres, en vient à se relâcher,
l’homme se détourne
alors de cette union,
et se détachant de la
cause qui l’y enchaîné,
va, désormais
affranchi,
se réunir à l’Être
suprême.
La dévotion que l’on
éprouve pour Bhagavat, qui est l’Esprit,
et le culte qu’on lui
offre comme au Précepteur suprême,
l’absence de tout
désir, la patience au milieu des impressions opposées de la peine et du
plaisir,
la certitude qu’il
n’y a partout pour l’homme que misère, le désir de connaître, la pénitence,
l’inaction,…
tels sont les moyens
par lesquels l’homme vertueux,
doué de fermeté,
d’énergie
et d’intelligence
peut se détacher du corps subtil appelé le moi. »
Hymne au soleil :
- « Nous adorons la lumière bienfaisante et supérieure au ciel du divin
soleil qui a créé de Sa pensée l’univers,
et qui l’ayant
pénétré de Son énergie,
contemple l’âme
individuelle en proie au désir,
et donne le mouvement
à l’intelligence ! »
Le brâhmane :
- « Tu veux, malgré ton ignorance, réfuter les opinions des savants ;
Aussi n’es-tu pas le
premier des sages ;
Car les sages ne
tiennent pas compte, dans la recherche de la vérité, de cette pratique du monde
dont tu parles.
Tant que le cœur
indomptable reste enchaîné par les qualités de la passion, de la bonté et des
ténèbres,
l’homme voit se
prolonger la suite des actions bonnes ou mauvaises qu’il accomplit par les
organes de l’intelligence et de l’activité.
Enveloppé par
l’imagination, livré à l’influence des objets extérieurs, entraîné par le
courant des qualités, soumis au changement,
l’homme qui est formé
par la réunion de seize principes,
prenant des formes
distinctes avec des noms divers, ne cesse d’habiter et de quitter des corps
nouveaux.
S’attachant au corps
qui lui est dévolu,
et l’égarant dans le
cercle de la transmigration,
l’âme individuelle,
ce produit de Mâyâ, lui apporte abondamment,
pour prix de ses
œuvres, de la peine, du plaisir ou tout autre résultat différent que le temps
amène.
Cependant le monde,
avec sa forme matérielle et son principe insaisissable, continue de se montrer
en spectacle à l’âme individuelle ;
C’est pour cela que
l’on nomme le cœur le signe de ce double état, l’un supérieur et l’autre
inférieur, où l’homme est uni aux qualités, et où il en est affranchi.
Uni aux qualités, le
cœur est la perte de l’homme ;
Séparé d’elles, il en
est le salut.
Ainsi enchaîné par
les qualités et par les œuvres, le cœur se livre à ses agents ;
Affranchi, il rentre
dans son principe.
L’Esprit toujours
pur, en présence de ces perpétuelles manifestations de l’âme vivante, ce
produit de Mâyâ, qui est le cœur aux actions impures, les voit tantôt
apparentes tantôt obscurcies.
L’Esprit est l’âme,
l’antique Purucha, qui est lumineux par Lui-même, incréé, souverain ;
C’est Nârâyana, le
bienheureux Vâsudêva, qui l‘enferme dans l’âme à l’aide de la Mâyâ dont Il
dispose.
De même que le vent dirige,
en tant que souffle vital, les êtres mobiles et immobiles qu’Il pénètre tous,
ainsi le suprême et bienheureux Vâsudêva est L’Esprit et l’Âme de l’univers au
sein duquel Il est entré.
Tant que l’homme, ô
roi, n’a pas, par l’acquisition de la science, secoué cette illusion,
tant qu’il n’a pas,
détaché de tous ses liens et vainqueurs des six adversaires, reconnu la nature
de l’Esprit,
il continue à errer
en ce monde.
Il y erre, tant qu’il
ne sait pas que le cœur,
cette forme
insaisissable de l’Esprit,
est le lieu où se
sèment pour l’homme les douleurs du monde,
parce que le cœur,
dont le chagrin, le trouble, la douleur, la passion, la cupidité et la haine
forment le cortège inséparable,
est la source de
l’égoïsme.
C’est pourquoi,
surveillant cet ennemi redoutable, et dont on augmente les forces en le
négligeant,
arme –toi du culte
des pieds de Hari, le précepteur suprême,
comme d’un glaive, et
triomphe de ce trompeur qui dérobe l’âme à elle-même. »
Le brâhmane :
- « Quand on sait que c’est dans la terre même que rentrent les êtres
mobiles et immobiles, tout comme ils en sortent sans cesse, il faut admettre
l’existence d’une cause du monde, autre que celle qui n’est qu’un nom, cause
que l’on conclut de ses effets.
Or ce n’est rien de
plus qu’un nom que la chose désignée par le mot de terre ;
Car la terre rentre
dans les atomes privés de réalité, que l’ignorance fait concevoir à l’esprit de
l’homme, et dont la réunion forme la masse solide du monde.
Sache que la maigreur
et la corpulence, la petitesse et la grandeur, l’existence et la non-existence,
la vie et l’inertie, sont autant de différences qu’a produites l’illusion
incréée, en prenant les noms de matière, nature, cœur, temps et action.
Ce qui existe
réellement, c’est la science pure, absolue, unique, qui n’est ni intérieure, ni
extérieure, qui est Brahman, qui est uniforme et immuable, cette science que
désigne le nom de Bhagavat, et que les chantres inspirés appellent Vâsudêva.
On ne l’obtient pas,
ô Rahûgana, par les austérités, par le sacrifice, par les aumônes, par les
devoirs de maître de maison, par l’étude des Vêdas, par le culte de l’eau, du
feu ou du soleil ;
On ne l’obtient qu’en
lavant la poussière qui s’attache aux pieds des sages.
Au milieu de ces
sages,
dans la société
desquels l’énumération des qualités du Dieu
dont la gloire est
excellente,
remplaçant les
entretiens vulgaires,
se répète chaque jour
avec zèle,
l’homme qui veut se
sauver recueille une disposition vertueuse pour Vâsudêva. »
Le brâhmanes :
- « Conduite sur une route difficile par l’illusion incréée, et se voyant
les œuvres partagées par l’influence de la passion, de la bonté et des
ténèbres,
la caravane des âmes,
avide de bonheur,
s’égare dans la forêt
de l’existence et n’y trouve pas la félicité. »
Le brâhmanes :
- « Cependant laissant derrière soi ceux qui tombent çà et là sur la
route, la caravane s’avance entraînant dans sa marche tout ce qui vient de
naître ;
Personne jusqu’ici, ô
roi, n’est revenu sur ses pas et n’est arrivé au Yôga, terme du voyage. »
Le brâhmanes :
- « souvent sauvé du danger, il retrouve la caravane ;
Ramené sur cette
route par l’illusion incréée, l’homme y erre, et personne, aujourd’hui même, ne
connaît encore le terme du voyage.
Quant à toi, ô
Rahûgana, renonçant au sceptre, embrassant dans ton affection tous les êtres,
quittant ton armure et prenant le glaive de la science aiguisé par le culte de
Hari, franchis le terme de ce chemin. »
Le roi :
- « Ah ! Que la condition humaine est belle entre toutes.
Et qu’est-il besoin
même des existences du ciel, si l’on n’y rencontre rarement des sages
magnanimes comme vous, dont l’âme est purifiée par la gloire de
Hrîchîkeça ? »
Le sage :
- « La foule des âmes est jetée dans la voie difficile du monde qui
ressemble à une route impraticable, par l’illusion dont dispose le bienheureux
Vichnou qui est le Seigneur.
L’illusion se sert
des six sens, par lesquels l’homme perçoit la révolution du monde qui n’a pas
de commencement,
Et qui n’est que
l’état d’union ou de séparation de l’Esprit relativement à la suite des corps
divers,
produits par les
actions bonnes, mauvaises ou mêlées qu’engendrent les diverses qualités de la
bonté, de la passion ou des ténèbres,
chez ceux qui
prennent le corps pour l’âme.
Avide de gain, comme
une caravane de marchands, l’âme perçoit les œuvres accomplies par son
corps ;
Et marchand dans la
forêt de l’existence qui est aussi misérable qu’un cimetière,
s’épuisant parmi de
nombreux obstacles en efforts stériles,
elle n’a pu jusqu’ici
trouver la trace de ces abeilles qui adorent le lotus des pieds de Hari, le
Seigneur suprême,
où elle verrait se
calmer ses douleurs.
Les organes nommés
les six sens sont de fait les voleurs de cette forêt.
Les biens quels
qu’ils soient, que l’homme ne gagne qu’à force de peine, sont pour lui un moyen
d’acquérir des mérites religieux ;
Et ces mérites
qu’assure le culte du suprême Purucha, ne rapportent, on le dit, que pour
l’avenir.
Or c’est ce trésor
que, semblables aux voleurs pillant une caravane dirigée par un mauvais guide
et qui n’est pas sur ses gardes, les sens enlèvent à l’âme par l’attrait des
jouissances domestiques que procurent la vue, le toucher, l’ouïe, le goût,
l’odorat, la volonté et l’action. »
- « Adoration à Yadjna, au Maître de la
justice,
qui est accompli dans
la loi,
qui est le Yôga et le
but principal du Sâmkhya !
A Nârâyana, à Hari,
qui est le souverain de la nature ! »
Bhava :
- « Ôm ! Adoration au bienheureux Mahâpurucha, dans lequel on compte
toutes les qualités !
Adoration au Dieu
infini et insaisissable !
J’adore, ô Être
adorable, celui dont les pieds sont le véritable asile, celui qui est le séjour
suprême de toute perfection, celui qui révèle clairement sa nature à ses
serviteurs, celui qui anéantit l’existence et qui la donne ;
Je t’adore, Toi qui es
le bienheureux Seigneur.
Quel est l’homme
désireux de se vaincre qui ne songerait pas à celui qui bien différent des
êtres incapables, comme nous le sommes nous-mêmes, de contenir l’impétuosité de
leur colère,
contemple pour les
dominer, les qualités de Mâyâ et les actes de l’intelligence, sans que sa vue
en soit aucunement souillée ;
A celui que sa Mâyâ
nous représente comme un homme ivre, la vue troublée et les yeux rougis par les
liqueurs fermentées et enivrantes, lorsque émues par le contact de ses pieds,
les femmes des Nâgas
ne purent achever, par pudeur, de lui rendre le culte convenable ?
Adoration à celui que
les rîchis ont appelé la cause de l’existence, de l’origine et de la
destruction de l’univers, mais qui est infini et exempt de ce triple état,
et pour qui la terre,
placée sur un point de ses mille têtes, ne paraît pas plus qu’un grain de
moutarde ! »
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